Emmanuel Block

Emmanuel Block, représentant jeunesse et bande dessinée chez Flammarion.

Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?

Je suis représentant chez Flammarion pour les catalogues BD et jeunesse depuis maintenant trois ans. Auparavant, j'ai travaillé dans une libraire provinciale spécialisée en bande dessinée durant sept ans, en parallèle de mes études universitaires - j'étais doctorant en histoire. J'adorais lire, aussi bien de la science-fiction que du roman historique ou de la BD, l'orientation vers la librairie a donc été naturelle. Assez vite, je me suis piqué au jeu de la vente : animer un fonds, conseiller les lecteurs, faire partager mes coups de coeur. Puis l'opportunité d'entrer chez Flammarion s'est présentée ; ça représentait la possibilité de découvrir un autre aspect de la vente, en s'adressant non plus au lecteur mais au vendeur. Mon passé de libraire a parfois été un atout, parfois moins. Mon secteur a d'abord été Paris et la bande centre, c'est-à-dire l'Essonne, Orléans, Blois, Châteauroux, Blois... j'ai changé depuis, je m'occupe toujours de Paris, mais je couvre dorénavant la bande normande, jusqu'à Evreux.

Entre la librairie et votre poste de représentant, ça fait donc dix ans que vous évoluez dans ce milieu professionnel, que pensez-vous de son évolution ? Sentez-vous une crise ?

D'abord, la production a considérablement évolué en nombre de titres : en BD, sur une quinzaine d'années, on est passé de 400 à 4000 titres par an, en comptant les rééditions, un volume de nouveautés que les libraires ont bien du mal à absorber. La difficulté est également présente pour nous, qui devons présenter ce grand nombre de volumes dans les meilleures conditions possibles, en essayant de placer tous les titres. Je ne parlerais pas forcément de crise, mais plutôt de virage : il faudra que les éditeurs et diffuseurs, en association avec les librairies, comprennent que ce flot de production doit être régulé. C'est pour moi une évidence. Au niveau du support, en tant qu'objet, je n'ai pas constaté d'évolution radicale ; avec la montée de la BD indépendante, on a certes constaté le développement de formats originaux, mais globalement on reste dans le format album, c'est-à-dire plus ou moins A4. Maintenant, arrivent sur le marché l'e-reader et autres appareils ; Flammarion s'y est intéressé assez vite en développant un partenariat avec Les Echos. Les libraires sont de plus en plus attentifs à cette nouvelle technologie. Je ne sais si le roman sera touché avant la BD, mais il est indéniable qu'un vrai travail reste à faire pour les éditeurs et les diffuseurs. Pour ma part, le documentaire et le tourisme seront les premiers concern%E9s : Hachette est déjà en train de développer un guide qui sera disponible en ligne.


Un type de document par définition périssable.

Absolument. La pertinence d'un guide papier est de plus ou moins un an. De plus, c'est un type de document facilement adaptable aux premières générations de readers, même si ce support va sans doute évoluer rapidement. Le papier numérique, qui se rapproche d'une feuille cartonnée Canson, ne propose pour le moment que du noir et blanc, mais le résultat est déjà impressionnant, et va lui aussi évoluer. C'est clairement un support sur lequel il faudra s'attarder. Reste le problème des droits : des maisons comme Nathan mettent déjà en ligne certains manuels pédagogiques, mais pour le moment Flammarion a une politique plutôt attentiste. La peur du piratage est présente, et la question du format est encore floue. De toute façon, je crois que beaucoup d'éditeurs ne sont pas encore prêts à céder leurs droits pour le téléchargement.

Autant le passage des documentaires au numérique, voire celui du roman, me semble tout à fait envisageable, autant j'ai plus de mal à imaginer la BD sur un reader, surtout en Europe où l'on est habitué à un certain format, cf. l'échec des collections de poche il y a quelques années. Un attachement quasi fétichiste persiste.

Bien sûr. En ce qui concerne les albums Fluide Glacial en formats réduits, c'était une opération visant à relancer la collection et à permettre à un public de non lecteurs de franchir le pas grâce à un coup réduit. Mais c'est aussi un problème générationnel : les lecteurs de plus de 18 ans sont encore attachés à l'album traditionnel. Mais ce ne sera sans doute plus le cas pour ceux qui apprennent à lire aujourd'hui.

C'est vrai que cette jeune génération est habituée aux contenus dématérialisés, surtout en ce qui concerne la musique. En revanche, on oublie souvent de dire qu'elle n'est pas forcément habituée à payer pour ces mêmes contenus. On te regarde bizarrement lorsque tu achètes un disque, le travail pédagogique à faire reste énorme.

Tout à fait, il faudra se poser la question du poids financier. Il faut aussi s'intéresser à ce qui se passe en musique, avec par exemple Radiohead proposant son album en ligne et en paiement libre[1]. Pour ma part, j'ai acheté le coffret, j'ai donc aussi acheté le MP3, mais surtout l'objet auquel je suis personnellement attaché ; j'ai néanmoins contourné le circuit de distribution traditionnel. Le groupe touche des droits plus importants, mais les autres maillons de la chaîne sont « lésés ». Cette question se posera pour tous les acteurs de l'édition, à commencer par l'auteur, qui devra se demander ce qu'il souhaite faire. Peut-il se passer d'un éditeur ? Il ne me semble pas. Maintenant, qu'un auteur souhaite développer via sa palette graphique une BD uniquement accessible en ligne, je peux l'imaginer. Mais il me semble indéniable qu'à un moment il devra s'intégrer dans une structure de diffusion. La distribution en porte à porte, ça ne marche pas.

Reste que c'est le chantier essentiel des trois prochaines années, et qui va poser de nombreuses questions entre autres aux libraires, ainsi qu'aux commerciaux, qui devront redéfinir leur métier. Les librairies deviendront des logithèques où l'on viendra avec son e-reader se connecter à une base de données ; quant aux représentants, j'ignore s'ils auront encore une activité physique'.

Certains pensent justement que les libraires retrouveront ainsi leur rôle original de passeurs, débarrassés de la manutention. Pour en revenir au temps présent, quelles difficultés rencontrez-vous au quotidien dans votre activité ?

Je dirais que c'est essentiellement le discours du libraire qui pense que les structures de diffusion les prennent pour des banquiers. Il faut sortir du schéma classique, notre position doit être très claire : nous sommes là pour que tout le monde gagne de l'argent. Lorsque les deux parties ont compris cela, les difficultés s'estompent, que ce soit pour les nouveautés ou le fonds. On doit faire des mises en place raisonnées, convaincre le libraire d'en prendre suffisamment pour éviter une rupture brusque. Le libraire comme le représentant doivent être raisonnables sans pour autant être frileux. La difficulté, surtout en période de fêtes comme maintenant, c'est que l'activité en termes de mise en place de nouveautés est intense, et que le libraire ne doit pas pour autant oublier le réassort. Or il réassortit en général sur ce qu'il a aimé ; notre travail doit aussi porter sur des titres qu'il a moins aimés mais qui se vendent, d'où une obligation de suivre ses chiffres de vente et de retour, l'appeler souvent, ne pas se contenter de lui présenter les nouveautés en blindant son carnet de commandes avant de repartir. C'était peut-être valable il y a quinze ans, aujourd'hui c'est fini.

Avec quel type de librairies travaillez-vous ?

Chez Flammarion, comme dans de très nombreuses structures de diffusion, nous raisonnons par niveaux. Pour ma part, je suis sur le premier niveau, qui regroupe les grosses surfaces culturelles de type Fnac ou Virgin, les grossistes comme%20la SFL, et les librairies spécialisées, par exemple en BD, ainsi que les grosses librairies indépendantes, comme Mollat à Bordeaux ou les Arbres à Lettres. Le deuxième niveau, la diffusion générale, s'occupe des maisons de la presse de quartiers. Enfin, le troisième niveau, les centrales d'achat et hypermarchés type Leclerc, Auchan, Casino, ainsi que certains grossistes européens comme Caravelle en Belgique.

Au sein du premier niveau, nous sommes divisés en trois équipes thématisées : BD/jeunesse, à laquelle j'appartiens, Beaux livres/pratique, et enfin Littérature/sciences humaines. C'est propre à notre organisation, mais une structure comme Interforum divise ses équipes en fonction du chiffre d'affaires clients. Le secteur dont je m'occupe est assez conséquent, puisque mon fichier comprend 120 libraires et que j'en visite 90 physiquement, les autres étant travaillés par correspondance, ils ne sont bien évidemment pas laissés sur le bord de la route. Parmi les 90, j'ai un nombre important de GSS (Grandes Surfaces Spécialisées culturelles) : Fnac - j'ai six magasins -, Virgin, plus la chaîne Album qui représente également six librairies. Le reste, ce sont des librairies généralistes et spécialisées.

A ce propos, vois-tu une différence entre elles ? A ton avis, les librairies spécialisées travaillent-elles mieux ?

Je ne dirais pas qu'elles travaillent « mieux » que les Fnac ou les généralistes. Evidemment, l'offre n'est pas la même : des surfaces de type Fnac sont là pour générer un gros chiffre d'affaires, elles acceptent de jouer le jeu sur certaines nouveautés et de prendre des risques, mais n'oublient pas leur intérêt sur des séries lancées et se maintenant à un certain niveau de vente. Les spécialisées essayent bien entendu de tout prendre, mais elles n'ont pas les facilités financières d'un grand groupe : 4000 titres, lorsque la trésorerie est limitée, ce n'est pas évident. Notre rôle est aussi de comprendre cette situation, et de les orienter vers des titres susceptibles de leur correspondre. Et les librairies spécialisées sont souvent considérées par les diffuseurs comme des laboratoires, des rampes de lancements. Il arrive souvent qu'elles poussent un titre, en parlent et le réassortissent, jusqu'à atteindre un niveau de vente suffisant pour que la Fnac et le Virgin en profitent.

Et les librairies spécialisées jeunesse ?

Eux aussi doivent faire face à une production importante. Chacun a son identité propre, j'ai presque envie de dire qu'il n'y a pas deux libraires spécialisés jeunesse semblables. Ils sont bien entendu demandeurs et vendeurs de blockbusters comme Harry Potter,%20mais ensuite ils cherchent à développer leur identité. Mais les problèmes sont les mêmes, et on leur tient le même discours commercial. Sinon, je ne pense pas qu'ils soient les premiers menacés par le livre numérique, je ne suis pas certain que l'album illustré soit transposable sur support numérique.

Les outils que vous utilisez ont-ils évolué ?

Bien sûr. Pour nous, l'ordinateur a vraiment remplacé le papier. La représentant a dans son disque dur tous les chiffres du libraire, tous les résultats par titre : le rendez-vous est vraiment actif, la mise en place peut se faire au plus juste. Quant aux supports image, autrefois présentés sous forme de photocopies, ils ne sont pratiquement plus affichés que sur l'écran. On a plus l'impression de vendre du culturel. Internet est également devenu indispensable : les nouveautés sont présentées au libraire trois mois en avance, et durant ce laps de temps il peut oublier ce dont on a parlé, il est donc nécessaire pour lui d'avoir à sa disposition un site regroupant toutes les informations dont il peut avoir besoin, et au besoin passer commande. La plupart des structures de diffusion offrent aujourd'hui ce service. L'outil informatique est aujourd'hui incontournable dans notre profession.

Justement, quelle est la politique de Casterman et Flammarion par rapport à Internet ? Une volonté d'être également présents sur la toile du point de vue éditorial ?

Le site de Flammarion est actuellement en cours de refonte, le nouveau portail devrait être présenté courant 2008, afin d'être mieux adapté au travail du libraire. Sinon, Casterman a créé le label KSTR : le but est toujours de développer un livre physique, mais de façon un peu différente, à savoir en recrutant des auteurs sur le net via leurs blogs. Les projets sont en ligne, les internautes sont invités à donner leur avis. C'est une forme d'édition 2.0, participative, le produit qui arrive en librairie est déjà passé par le filtre du public.

Comment situez-vous Casterman dans le paysage éditorial français ?

C'est un éditeur historique, qui reste dynamique et présent. En BD, il fait partie du paysage, et fait tout pour conserver sa place tout en se renouvelant dans le cadre d'une ligne éditoriale claire, ils cherche à être présent sur tous les segments du marché BD : humour, aventure... moins en science-fiction, sans doute. Même si on est l'éditeur de Tintin, on s'intéresse aussi aux autres cultures, en développant un catalogue asiatique, et des collections plus adultes, plus axées 'auteurs', comme Ecritures. On fait confiance aux jeunes talents.

Dernière question : des coups de cœur parmi les sorties de fin d'année ?

Je tiens à soutenir le troisième tome du Magasin Général de Tripp et Loisel, réalisé à quatre mains - tous deux sont au dessin et au scénario, un album à l'ambiance assez particulière qui se passe au Québec au début du siècle, une vision humaniste à la Capra. Et puis dans la collection 'Ecritures', Kim Dong-hwa, l'auteur d'Histoire couleur terre, un ouvrage magnifique en trois volumes réunis en coffret. Pour résumer, c'est le Taniguchi coréen, un auteur à la sensibilité unique. Son nouveau titre, Les Nourritures de l'âme, sort en janvier : c'est l'adaptation graphique de lettres envoyées par les lecteurs du journal auquel il collabore, des tranches de vie, des souvenirs d'enfance en quatre, cinq planches. Sinon, en jeunesse, Hipira d'Otomo et Kilura, un excellent album ; la relecture de La Belle au Bois Dormant en théâtre d'ombres par Nathalie Dieterlé, où le lecteur découpe des silhouettes à projeter. Enfin, la série à suivre pour les jeunes amateurs d'espionnage, c'est Cherub de Robert Muchamore.

Propos recueillis et retranscrits par Franck Suzanne le 19 novembre 2007.

 

[1] In Rainbows a été téléchargé par 1,2 millions d'auditeurs la première semaine, le prix moyen versé était de 6$, mais 62% des internautes n'ont rien versé.


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