L'histoire de Didier Jeunesse, qui a récemment fêté son vingtième anniversaire, se confond avec celle de sa fondatrice Michèle Moreau, qui en assure toujours la direction aujourd'hui.
C'est un projet d'apprentissage du français comme langue étrangère à travers des comptines qui donne l'idée à cette chargée des langues étrangères chez l'éditeur scolaire Didier de lancer une collection sur le même principe, tournée vers le grand public et plus seulement vers le corps enseignant. Le succès de cette collection de livres-disques, baptisée « Les P'tits Lascars », où les comptines françaises voisinent avec leurs équivalents étrangers, la conduit à en lancer d'autres puis à abandonner son poste chez Didier pour se consacrer exclusivement à Didier Jeunesse. Aujourd'hui structure indépendante de la maison-mère, Didier Jeunesse emploie une équipe de huit à neuf personnes.
Didier
Jeunesse se caractérise par l'importance du livre-disque dans son catalogue, plutôt
rare dans les autres collections jeunesse. Pourquoi ce choix ?
Je
n'ai pas reçu de véritable éducation musicale enfant, j'ai découvert la musique
à travers les chansons et les comptines, qui étaient très présentes autour de
moi (beaucoup plus que les livres d'ailleurs !) et ça a été le début d'une
passion : je pratique d'ailleurs le chant depuis des années. J'ai donc
souhaité développer le créneau sonore, afin de faire découvrir différents
genres musicaux, depuis le classique jusqu'au rock en passant par le médiéval
ou des musiques traditionnelles. L'idée, c'est d'ouvrir les oreilles des
enfants à et celles des parents ! L'écoute de la musique est à la fois
quelque chose de très personnel, d'individuel, et un moment de partage. Et si
je fais ce métier, c'est avant tout par goût du partage.
Justement, le partage est presque intrinsèque à vos publications, puisqu'elles s'adressent pour la plupart à un très jeune public, qui a besoin de la présence d'un adulte pour la lecture...
Je ressens une empathie particulière avec le tout petit et avec le lecteur adulte. J'ai parfois besoin de demander des conseils pour les livres qui s'adressent à des enfants plus âgés, mais avec les tout petits j'ai une espèce d'intuition.
La première approche du livre est un moment crucial et passionnant, il faut réussir à procurer un déclic aux enfants mais aussi aux adultes, qui ont le rôle essentiel de passeur. Ils peuvent eux aussi se révéler excellent public pour les livres jeunesse, comme je le vois quand je lis à voix haute lors de rencontres. Il s'agit aussi, notamment grâce à la beauté des livres, de permettre la valorisation de cette culture enfantine par l'adulte, qui a souvent le réflexe de dévaloriser le « pour les enfants ».
Néanmoins,
il n'y a pas de tranche d'âge indiquée sur les albums. Pourquoi ?
Parce
qu'on la découvre souvent... a posteriori ! On a bien une idée de la tranche
auquel on veut s'adresser, mais il arrive très souvent que le public soit
beaucoup plus large que prévu. Certains albums conçus pour les enfants à partir
de trois ans sont, après expérience, appréciés par des enfants plus jeunes.
Inversement, j'ai vu un album comme Hector l'homme extraordinairement fort,
qui aborde le thème de la virilité, plaire à un adolescent de treize ans
qui l'a recommandé ensuite à ses amis. C'est surtout à travers la forme
qu'on donne une indication de la tranche d'âge : l'album tout carton
s'adresse manifestement à un très jeune enfant. Le style des illustrations est
aussi très important pour donner une idée de l'âge auquel on s'adresse, on
choisit les illustrateurs en fonction de cela. (passage moins intéressant, à
mon sens...)
Vous êtes également vous-même auteur...
Oui, de livrets pour deux tout petits « opéras », de quatorze et dix-sept minutes. Ça s'est fait à partir d'un travail avec des musiciens, avec une histoire qu'on a développée en même temps que la musique. Et puis ils m'ont dit : « A toi de l'écrire » ! Et je me suis lancée, avec beaucoup de plaisir. Au fond, c'est ce que je préfère, travailler avec les mots, travailler les textes avec les auteurs. C'est aussi, déjà, de la musique.
Il y a beaucoup de contes et comptines illustrés dans votre catalogue. S'agit-il de maintenir en vie ce patrimoine ?
Les livres sont en effet des instruments de mémoire quand un patrimoine n'est plus totalement vivant. Mais surtout, toute littérature émane de cette littérature orale. La littérature de jeunesse moderne lui doit beaucoup, sur le fond, comme sur le plan de la forme : la structure « randonnée » par exemple, où le héros va poser la même question à toute une série de personnages différents, est toujours fortement utilisée. Et en ce qui concerne le fond, on peut dire et lire dans les contes et comptines bien plus que dans la plupart des récits contemporains pour enfants. Ils abordent tous les grands thèmes : mort, amour, sexualité, peurs, pulsions...
L'un
de vos ouvrages, Moitié de coq, a récemment fait l'objet d'une
polémique : son héros suggérait à ses compagnons de rencontre de
« rentrer dans [son] trou du cul » pour voyager incognito. Certains
adultes n'ont pas apprécié cette verdeur de langage mais vous aviez tenu à ne
pas donner de ce conte une version édulcorée. L'irrévérence est importante,
pour vous ?
Elle est vitale ! Il y a un vrai attrait des enfants pour ces histoires irrévérencieuses. Elles permettent de dire tant de choses... De tous temps, les farces et comédies sont là pour nous dire le monde, le corps, ses émois, ses passions, avec force, et par le biais du rire !
Il
est important de ne pas se censurer et de respecter la truculence de certains
récits, même si c'est parfois au détriment de la logique commerciale. La
censure peut s'exprimer aussi dans la façon de terminer les histoires. Il y a
nécessité, pour certains textes, de se terminer mal. C'est le cas des contes
d'avertissement, comme par exemple La souris qui cherchait un mari où la
souris finit par choisir... le chat ! Il serait absurde de donner une fin
heureuse à cette histoire. D'autant qu'elles ne sont pas morbides, au
contraire, il s'agit de la vie qui rebondit. C'est comme les chansons, qui
peuvent parler de mort et d'amour malheureux, comme dans Ne pleure pas
Jeannette par exemple : chanter, c'est par essence être dans la vie,
ça permet de se débarrasser de ses peurs.
Malheureusement,
nous vivons dans une époque où c'est de plus en plus malvenu, où la
bien-pensance est de plus en plus répandue...
Un autre problème de l'époque est l'envahissement de l'enfance par la culture de consommation...
Oui, c'est un vrai problème, face auquel il est vital de former les petits, les parents, les éducateurs. Mais on rencontre aussi sur le terrain un grand enthousiasme, de vrais militants du beau et du bon pour les petits, parmi les bibliothécaires, les parents, les libraires ou les enseignants. Nous ne sommes pas tout seuls, et heureusement !
Vous collaborez beaucoup avec ces « militants du beau » ?
Oui, je participe à des rencontres avec des libraires ou des bibliothécaires presque toutes les semaines. Il est plus difficile de toucher les enseignants, sauf dans le cadre de leur formation, et j'aimerais développer ce type d'intervention aussi. De façon générale, il faut de plus en plus défendre notre production, mais c'est aussi le rôle de l'éditeur que d'être un passeur d'énergie et d'enthousiasme.
Nous proposons aussi sur notre site Internet des fiches pédagogiques et une brochure sur la lecture à voix haute. Et nous préparons des sélections autour de titres connus et de tranches d'âge, pour aider les enseignants à mieux s'y retrouver parmi nos livres sans indication d'âge sur la couverture !
Cinq titres pour découvrir Didier
Jeunesse (au-delà de la célébrissime Grenouille à grande bouche) :


- Comptines et berceuses du Baobab de Chantal Grosléziat et Elodie Nouhen. Un recueil de comptines et berceuses d'Afrique centrale et occidentale. La meilleure vente de la maison !
- Strongboy, le tee-shirt de pouvoir d'Ilya Green. Par une jeune auteur-illustratrice qui monte, l'histoire d'Olga qui peut commander tout le monde grâce à son tee-shirt de pouvoir. Mais son règne sera de courte durée...
- Les deux maisons de Didier Kowarsky et Samuel Ribeyron. Un conte grec mettant en scène un couple, le p'tit vieux tout en sel et la p'tite vieille toute en sucre, qui ne cesse de se déchirer. Car il n'y a rien de plus difficile que de savoir demander pardon.
- Le phare des sirènes de Rascal et Régis Lejonc. Un album pour les plus grands, où l'on découvre l'océan, la solitude, l'amour, la guerre, à travers l'histoire d'une sirène et d'un jeune homme qui partira bientôt au front.
- Petits poèmes pour passer le temps de Carl Norac et Kitty Crowther. Un recueil de comptines et poèmes tendres et loufoques autour du thème du temps.